Les z’héros sont fatigués?

Un p’tit Bond en arrière, un p’tit Bond en avant : dans Skyfall, petit dernier de la série qui fête son cinquantième anniversaire, James Bond se fait maître du temps.

Premiers plans de Skyfall : un héros englouti par les tonnes d’eau d’une chute d’eau turque (autre chose que les toilettes du même nom, on vous l’dit), une M. sommée de prendre sa retraite… James Bond, incarné depuis peu par un Daniel Craig à l’allure de bodygard germain un peu usé par les intempéries serait-il bon pour la casse avec son Austin Martin? Un coup d’vieux, le Bond ?
Certes, le recyclage et l’énergie sustainable c’est tendance. Ceci dit, si le recyclage fait de vous un bon citoyen respectueux de l’environnement, ce dernier a plutôt mauvaise presse dans le domaine de l’art (ou en tout cas « avait »). On fait des suites de suites, on fait des films à partir de séries, souvent semble-t-il par manque d’inspiration et renouvellement (voir le Roi Lion 15 ou la vogue des films sur les vampires pour quelques exemples disparates). En ce cinquantième anniversaire de la série, il y a de quoi se demander si la crème sera digeste donc.

Faire du neuf avec du vieux, tel semble le pari du réalisateur Sam Mendès qui nous met en scène un James Bond alcoolique, incapable de viser, essoufflé après quelques longueurs de crawl. « All these jumpings, these fightings…It’s exhausting! You should relax, Bond », l’intime lui-même le grand méchant Javier Bardem (un grand méchant gay).
Mais pas d’inquiétudes : l’explosivité est toujours au rendez-vous et la chaise roulante est encore loin du p’tit Bond qui bondit toujours. Les ingrédients classiques sont là : le budget « dégâts collatéraux » est en effet toujours aussi impressionnant, on ne compte plus les bagnoles détruites, les trains déraillés, les bâtiments dynamités, et la petite larme est bien présente à la vue de l’Austin Martin explosée sur fond de montagnes écossaises. Mais cette fois, plus de gadgets à tire-larigot : simplicité et sobriété sont les maîtres mots de ce James Bond à peau usée: muni d’une radio et d’un flingue, c’est un retour à l’origine qu’opère le héros.

007 ne joue plus avec le feu, il joue avec le temps (son « hobby ? », la « resurrection » échangent le méchant et le héros en un duel sensuel) : les personnages vieillissent mais le film reste neuf. Le vintage c’est à la mode : sans nous faire du recyclage, James Bond nous paraît aussi authentique qu’une baguette de pain à l’ancienne de tradition originale : son ombre stylisée sur fond d’explosion, deux ou trois belles plantes que ses yeux bleus cernés pénètrent toujours mais qui semblent faire plus d’effet au méchant, un plan bien placé sur un dos nu encore fort bien pourvu et dégouttant de l’eau d’une piscine assortie à ses yeux,…
Film d’espionnage donc film d’action, l’équation est scrupuleusement respectée par le réalisateur. Ce qui n’empêche pas compréhension (« psychologie » dirait-on) et les sentiments de s’immiscer entre les éclats d’une douille sur lesquels la peau s’est refermée. Personnages davantage développés, moins de manichéisme : on recherche la cause et l’origine. Raoul Silva nous fait en effet plus penser par certains côtés à la créature de Frankenstein : monstrueux certes, mais pourquoi ? Les « gentils » (entendre le MI6) semblent y avoir leur part de responsabilité…En un sens, le film de Sam Mendès n’est pas très innovant : son grand méchant loué par les critiques est en réalité d’un type assez banal, tout comme l’est son image d’un Bond affaibli : depuis quelques temps déjà, les héros nous montrent leurs faiblesses ; en témoignent la récente vogue du biopic nous révélant « la face troublée» de nos idoles, ou d’autres encore tels que Drive mettant en scène un héros proprement « humain » – c’est-à-dire avec ses défauts : qui sauve des âmes d’un côté et explose un crâne de son pied de l’autre. Il faut dire que par définition, un héros est toujours confronté à une « blessure » : Achille dans l’Iliade n’est-il pas le parangon du héros ? La brève plongée dans l’enfance troublée de Bond ne fait que renforcer ce statut si l’on en croit donc l’analyse du type par Philippe Sellier. Ici la blessure (ou l’ennemi ?), c’est ce temps qui passe et dont la spirale ne peut se stopper : 007 est en lutte avec le temps. Les personnages secondaires ne sont pas seulement développés en effet par besoin de donner un peu moins d’importance à la figure du héros, mais plutôt ici pour en mieux révéler les faiblesses : c’est bien la jeunesse explosive du nouveau quartier-maître à laquelle James Bond vieillissant se heurte de plein fouet.

Mais si comme Léo Pinguet vous trouvez cette méta-réflexion – qui semble le passage obligé de toute œuvre aujourd’hui – d’une lourdeur qui casserait la magie Jamesbondienne où les gadgets sont finalement remplacés par un amas d’artefact, il restera toujours la beauté visuelle du film : nous sommes au cinéma que diable (et je ne veux pas parler ici de la puissance des explosions) ! Certes l’action et les acteurs sont deux « must » de tout James Bond qui se respecte. Mais n’oublions pas que le « cinéma » est aussi un art, celui de l’écriture du mouvement par l’image.
Entre jeux de miroirs, reflets et ombres chinoises, l’image est soignée : Sam Mendès joue des lieux – un building tout de verre et d’écrans à Shanghai prétexte à une course poursuite en reflets et illusions – et des ingrédients habituels du film d’action : les explosions envahissent l’écran en un décor rougeoyant sur lequel les silhouettes de Bond et de son ennemi se détachent, noires, pour ne laisser voir que le mouvement. Certains plans enfin frôlent de près une étrange beauté, un peu inquiétante mais qui saisit irrésistiblement l’œil : le voilier sur une mer plus lisse qu’un écran plat, l’île abandonnée à la saveur douce-amère d’un manga de SF ou steampunk nippon, les steppes écossaises du XIXème siècle dans lesquels le fantôme de Tennyson s’immisce… Par ces images, Sam Mendès s’amuse aussi de notre héritage culturel et nous révèle combien un paysage ou une époque est relié à des projections imaginaires (Ecosse-> Tennyson et XIXème-> passage psychologique : CQFD.)

James Bond vieillit et c’est ce qui fait la force de ce dernier James Bond : ne pas fossiliser son héros dans les représentations de son âge d’or. C’est d’ailleurs ce qui a toujours été une de ses caractéristiques : évoluer en fonction de son époque. Skyfall, comme les films précédents de la série, demeure d’abord reflet de notre société contemporaine : ère du cryptage informatique, de l’ennemi individuel et complexe à cerner, ère des relations gays, des origines métisses et des héros humains, ère de l’ « artefact culturel » enfin.
Pas de quoi jeter le Bond avec l’eau du bain donc !

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Partages de Gwenaëlle Aubry

    « On est pas sérieux quand on a dix-sept ans » ?

Au lieu-dit

Dans la salle de rencontres de la librairie le Square de Grenoble en ce mardi 9 octobre qui touche doucement à sa fin, une auteure vient rencontrer son public. C’est la deuxième fois que Gwenaëlle Aubry vient mettre une voix sur ses mots dans la capitale des Alpes : après Personne en 2009 qui avait remporté le Prix Femina, elle revient pour Partages, récemment sorti sur les bancs de cette rentrée littéraire et fraîchement nominé pour le Goncourt des Lycéens 2012.


Partages

Dans la petite pièce qui donne directement sur la rue de ses fenêtres transparentes, des jeunes côtoient en effet des « plus vieux » sous les photographies suspendues aux murs blancs, fenêtres autrement intéressantes du lieu, abaissant l’âge moyen ordinaire des auditeurs assistant aux évènements de cet acabit. Enfin, rumeurs de causeries des deux côtés – jeunes et moins jeunes – s’interrompent laissant place à un premier face-face entre l’écrivaine et l’intervenante.

Sous les questions de cette dernière, Gwenaëlle Aubry parle de son roman, – de ce que tout lecteur potentiel coutumièrement demande – du sujet de l’histoire qu’elle y raconte : « l’histoire d’un envahissement progressif de deux corps de dix-sept ans par des fantômes » et de cette question « comment s’accommoder des fantômes – y être fidèle sans se laisser happer par eux ? ». Une histoire, encore, de « deux acheminements vers la haine qui les séparent » mais qui les unit également : haine qui les partagent et qu’elles partagent. Une histoire, enfin, qui se passe autour d’une même ville – Jérusalem – dont l’auteur retient de ses visites, des déambulations, errances et rencontres dans « un endroit profondément heureux », arrosé d’une « lumière cristalline », « d’une transparence absolue implacable » : un tissu de sens – de sensations et de significations – saturant l’espace, et ainsi l’espace de son roman.
Mais une lumière sur laquelle se plaque dans cette région du monde l’essentiel des débats religieux et politiques, et surtout cette hantise, cette haine: les deux héroïnes de Gwenaëlle Aubry n’ont certes que dix-sept ans, mais portent avec elles la mémoire, l’histoire, l’actualité de notre monde et des violences qui régissent les relations entre Israël, Palestine, et USA, entre Juifs et Arabes. Un livre politique donc ?


L’écriture pour « sortir de la logique univoque du conflit »

Oui, mais non précisément dans son contenu – sujet de l’histoire qu’elle déroule : c’est par l’écriture, une écriture qui semble l’habiter comme les fantômes qui hantent ses personnages que Gwenaëlle Aubry se fait politique au sens de l’exercice d’un « vivre ensemble » dans une société actuelle où la « cité » (polis) grecque correspond aujourd’hui aux réseaux de flux qui parcourent notre mappemonde.
Par son écriture qui offre une « exploration des divergences » et « l’arrachement à la terre commune de la hantise », par une construction qui fait cheminer en parallèle ces deux trajectoires, l’auteure manifeste la volonté de « sortir de la logique univoque du conflit » : « on me demande souvent de choisir mon camp, mais le lieu du roman n’est pas un partage entre amis et ennemis, il est dans une situation d’apatride, d’entre-deux peut-être inconfortable qui est tout simplement la place de l’écrivain », affirme Gwenaëlle Aubry.
Cependant, cette expérience ne se limite pas à celle de l’écriture : la lecture aussi « suppose d’accepter l’expérience », elle est « un profond engagement » précise-t-elle, que le lecteur se doit d’adopter à son tour.
Un exercice sur le fil du langage, donc, dont « chaque mot est miné et contient une puissance explosive ».


Habiter par la voix : puissance du langage, magie de la prosodie

C’est pourtant sur ce même fil explosif, fil du langage et de la voix, que la magie se crée entre l’auteur et ses lecteurs. Gwenaëlle Aubry ne parle pas (seulement) de son roman, elle parle surtout de l’écriture. Et cela se ressent à la lecture, à sa lecture.
Dans les extraits qu’elle choisit, une fois la voix de Sarah, une fois la voix de Leïla – ces « deux corps qui explosent » – à deux moments différents de son roman, chacune est reliée par un même état de « dissolution », Sarah dans son bain, Leïla devant sa propre tombe. Gwenaëlle Aubry se dissout elle aussi, gestes et parole, dans ses mots. « J’écris beaucoup pour la voix » dit-elle, confiant lire son texte à haute-voix au moins une fois avant publication : « on lit d’abord avec l’oreille ».
C’est ainsi que Leïla et Sarah ont vus le jour : « comment habiter ces deux corps ? ». Par la voix encore : ses personnages ne sont plus personnages, ils sont individus rendus réels, ils ont une mémoire (la « mémoire, lieu du roman, lieu de tout roman »), un corps, une voix. Et vice-versa, avant de devenir personnages, ces deux adolescentes de 17 ans sont nées de rencontres : de la voix d’une jeune fille d’un camp de réfugiés près de Bethléem est née Leïla, de celle d’une jeune fille juive française ayant grandi à Jérusalem se déploie Sarah.
Habitée mais non hantée donc, Gwenaëlle Aubry l’est véritablement : « on a l’impression que ça vous fait quelque chose » fait remarquer une jeune auditrice à la suite de sa lecture. L’auteure admet porter encore en elle un texte auquel elle a longtemps résisté, et au sein duquel il lui a fallu tisser cet « arrachement pour passer les frontières, pour dire “je” avec chacune ».
Lecture silencieuse ou esquissée par la voix, c’est sans aucun doute l’oreille qui se désaltèrera des mots qui affluent vers elle :

Un jour je partirai j’irai dans la montagne
Pieds nus sur la terre sèche sous le ciel sans fissures je m’en
Irai
Loin des routes et des hommes aux haleines de chiens je
Laisserai derrière moi les peurs et les nœuds
Je laisserai derrière moi les peurs […]
Je suivrai le cri du chacal le vol des oiseaux les traces des
Bêtes à ongles et le pouls des étoiles
Je marcherai dans la nuit claire
J’irai là-haut
Je serai reine […]
La pierre dans mon ventre finira par rouler
Je serai rien
Dissoute dissipée dans le souffle du vent dans le ciel tra-
Versé
De rais dans des débris d’étoiles.

Fragment poétique au sein du roman ? Ce petit morceau de la voix de Leïla débutant l’un de ses chapitres n’est cependant qu’un échantillon de la musicalité qui imprègne l’ensemble: il n’y a pas roman et poésie dirait Glissant, il y a des poétiques. Ou davantage, comme le qualifie la professeure qui accompagne ses élèves dans cet échange, une « prosodie » donnant tel que dans la culture antique grecque, une place importante à la musique de la voix, ses intonations et ses accentuations.
La musique de sa prose perdure en effet, écho à nos oreilles, prose qui surgit par moments sous ces fulgurances poétiques.

Maturité de l’écriture : dix-sept ans, âge des possibles

Sous leur musicalité, Gwenaëlle Aubry croit en l’alchimie des mots et leur pouvoir d’apaisement : elle se dit avoir un rapport de plus en plus magique à la littérature, qui relève selon elle de « quelque chose comme une brèche dans un mur, quelque chose de l’ordre de la réparation, plus loin que la tragédie ».
Sortir de l’épique et du tragique, revendiquer le droit à la banalité et non à l’héroïsme, c’est en effet ce qu’entreprend l’auteure avec Partages : mettre en exergue cette extrême lassitude « des deux côtés » et l’envie de normalité de deux adolescentes dont la peur est davantage celle de la « réitération que de l’oubli ».
Dix-sept ans : âge des lycéens en présence, âge de ses deux héroïnes. Une jeune auditrice choisit enfin de titiller l’écrivaine sur cet aspect qui aurait pu se constituer stratégie marketing – débat qu’elle désamorce rapidement: nous sommes ici au cœur du royaume des mots. Une référence rimbaldienne alors? Peut-être, l’auteur le mentionne en effet. Mais cet âge adolescent, âge de l’indétermination et des possibles est aussi pour Gwenaëlle Aubry l’âge mûr du roman. Un lieu par excellence d’où grandit l’écriture, cette musique des mots qu’elle nous partage dans un texte d’ombres percutées de la lumière éclatante de Jérusalem.

La voix de Gwenaëlle Aubry

À quarante-et-un ans, G. Aubry est l’auteur de six romans – plus un « refusé à la publication » nous confie-t-elle ; et la détentrice d’un curriculum vitae impressionnant : en parallèle de son activité de romancière, Gwenaëlle Aubry enseigne et pratique en effet la philosophie.

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Manuel de vie- chp 1

“Pour elle, vivre c’est comme être foudroyé par une ligne à haute tension.”

Une femme fuyant l’annonce, R.Grossman

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Inauguration enlevée pour des paroles qui restent: Stendhal au Jardin de Ville

Journée ensoleillée mais ventue, je suis content de me glisser sous ma couette du 9ième étage lorsque le soleil vient à baisser, un bon livre à la main. Le livre que j’ai choisi est une « vieillerie » comme dirait l’autre : un exemplaire de Stendhal, Le Rose et le Vert. Non, je ne cherche pas à paraître hautement cultivé dans mon pull à rayures bleues et crèmes et mes lectures subversives, je viens juste de déménager dans un appartement dont les combles semblaient avoir pour seule bible cet ouvrage. Trouvé derrière l’armoire poussiéreuse que m’a laissé dans un acte de grande bonté mon propriétaire, il a plutôt servi de cale-fenêtre jusqu’à présent.

Mais dans mon chez-moi vide, cette ville nouvelle, inconnue, semble soudain investir l’espace, et tenir un petit objet concret qui me fait la « conversation », me rassure.

Un chocolat brûlant dans une main, le livre dans l’autre, je me plonge dans leur chaleur. Je ne suis pas particulièrement un inconditionnel de sa romantique prose réaliste, mais cette présence humaine par procuration réconforte. Après quelques pages cependant, je m’arrête : une ombre ne cesse de s’agiter devant ma fenêtre, j’ai beau avoir ma lampe allumée, rien n’y fait je perds ma phrase toutes les dix secondes. Maugréant, je me retourne contre le mur mais l’ombre qui s’agite me détourne irrémédiablement des pages écornées et jaunies.

Les sortes de miaulements qui s’élèvent dans l’air ne sont pas pour m’aider non plus. Pourtant mes sympathiques voisins m’ont bien prévenu des affres de leur chat qui a décidé de se suicider la semaine dernière en sautant du balcon… Auraient-ils eu la charmante idée de le remplacer par non un mais deux félins ?

Je claque la couverture du livre sur les six pages que je suis parvenu victorieusement à lire et sors rageusement sur mon balcon : le toit. Non les toits de Paris, mais ceux de Grenoble, avec pour forteresse la Bastille et pour douves l’Isère. Et en contrebas, le jardin de Ville, rendez-vous de la jeunesse saoule de la capitale des Alpes à partir de chaque jeudi. Ça s’intensifie le vendredi pour s’éteindre le dimanche. Charmante faune ! Le mercredi y est en revanche dédié aux cris de sympathiques bambins se vautrant dans les crottes de chiens et se suspendant à la fontaine au lieu d’aller jouer sur des toboggans prévus à cet effet.

Eh bien justement, ces miaulements que j’entendais ne viennent pas de bêtes poilues, mais de deux créatures en robe gravitant autour d’un piano à queue se fondant dans l’obscurité scénique du jardin, dont ont disparu à cette heure les couleurs roses des fleurs, et le vert de l’herbe un peu jauni après l’été.

Et là je me souviens : mon cerveau subitement établit la connexion avec le prospectus que j’ai jeté ce matin, dix secondes après qu’on me l’ait avec courtoisie – de force – mis dans la main: 14 septembre 2012, 20h est comme stipulé sur le papier glacé le jour de l’inauguration du musée Stendhal à Grenoble. Fort bien, mais qu’on me laisse le lire alors !

Décidant que me morfondre dans cette ombre épileptique serait des plus stupides, je saisis finalement ma veste et descends les quelques marches qui me mènent à la verdure. Les lectures sont à la mode  et celle de l’inauguration de ce musée dédié à Mr Henri Beyle, alias Stendhal n’y coupe pas : sous la voix singulière de Denis Podalydès qu’on ne présente plus, et celles non moins envoutantes des deux chanteuses accompagnées des instruments de l’Orchestre du Conservatoire de Grenoble, il y a bien entendu l’hommage au célèbre auteur.

Je me mêle à la foule pour atteindre les paroles de Denis Podalydès qui nous fait revivre la voix de Stendhal deux cent ans plus tard. L’acteur et l’auteur, à l’unisson, racontent Grenoble, la rencontre de Mme de Reynal par Julien, son amour pour sa mère, etc. Les instruments chantent Rossini, Mozart, Offenbach et Messager dans des intermèdes enlevés par le vent. Il y a des échos entre les paroles de l’écrivain portées par la voix de Denis Podalydès et les marronniers du Jardin de Ville (Stendhal a dû oublier les palmiers, vision trop exotique peut-être pour une ville de montagne), le fort de la Bastille, la porte de France que le public cherche du regard comme s’il y avait liaison, enfin, entre ces mots en noir sur blanc et la ville réelle, cette ville des années 1830 matérialisée en plein vingt unième siècle.

Le vent bât la mesure.

L’ombre du chef d’orchestre se bat contre ce vent volant sa partition.

Deux chats rossiniens s’affrontent en duel.

Et le public aussi.

Qui a dit que la littérature et la musique classique étaient ennuyeuses ?

«Sérieux, c’est pas parce qu’on est vieux qu’on a l’droit d’être malpoli » lance un jeune « bourge » comme le qualifierait les punks de derrières,  dans un doux mélange langagier à une « vieille » fort bien apprêtée qui tente de capturer Denis de son portable aïe-tèk 4giga, écran tactile.

« Tout ce qui est bas et plat dans le genre bourgeois me rappelle Grenoble, tout ce qui me rappelle Gr[enoble] me fait horreur ; non, horreur est trop noble, mal au coeur.
     Grenoble est pour moi comme le souvenir d’une abominable indigestion ; il n’y a pas de danger, mais un effroyable dégoût. Tout ce qui est bas et plat sans compensation, tout ce qui est ennemi du moindre mouvement généreux, tout ce qui se réjouit du malheur de qui aime la patrie ou est généreux : voilà Grenoble pour moi. »

(chapitre IX, Oeuvres intimes II, Pléiade, 1982, p. 620)

Dans le jardin de ville version 2012 (quelques 200 ans plus tard), on y rencontre des gens plutôt braillants que brillants : les jeunes bourrés assis sous la coupole derrières applaudissent plus fort que le public – reconnaissons-le, et participent activement à cette soirée augmentant les rangs du public, nombreux ce 14 septembre : ils  viendront grossir la nuée vers l’or de quelques centaines de mamies se ruant sur les verres de vins chaleureusement offerts par la ville de Grenoble en cette soirée fort fraîche.

Les paroles s’envolent, les écrits restent : couverte par le vent et les braillements, Denis Podalydès résiste ! Les voix des chanteuses et l’ombre métamorphosant un chef d’orchestre énergique en géant s’élèvent dans le vent plus haut que ces ballons rouges et noirs qui s’accolent aux vitrines de la rue Voltaire. Ce sont ces sons que nos oreilles retiendront.

La statue d’Hercule, son gourdin à la main et sa nudité seule demeure pendant que tout le monde se repaît de culture et de petits fours.

Je retourne alors à mes lectures, frigorifié par cet avènement de l’automne par bourrasques. Demain j’achèterai mon petit-déjeuner dans ma boulangerie vêtue de rouge et de noir : « vous prendrez bien une baguette Stendhal… », « Volontiers, mais pas trop cuite et croustillante s’il-vous-plaît…»

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Livres en scènes: installer, habiter, vivre…la mélopée de la langue.

8+5, treize.

“J’ai pas d’espèces”

Les billets, un peu froissés en pile.

Espace:

Le bois

Des personnes d’un certain âge

Deux jeunes filles. Les lunettes de la jeune fille. Rondes, larges. Démodées. A la mode donc.

1974. 25 août.

2012

Le projecteur dont l’existence est menacée

Grognement des chaises.

« Vous connaissez ma fille »

La capuche vert pomme, légèrement rentrée dans le mauvais sens, c’est-à-dire que son tissu mousseux sort au lieu de rentrer.

Nuit noire. 4 personnes perdues. GPS. 4 personnes qui rentrent.

Des reflets. Des voix

La dame derrière moi

Le bois. On peut toucher.

La courbure des sculptures.

La courbure du ventre de l’acteur.

La dame est fan de littérature.

La courbure du violoncelle

La courbure des mots.

3 balles de ping pong. Oranges

10 cartes géographiques pendues à des fils à linge. Les pinces à linges colorées.

23 cartes postales au lieu de 243.

Location de luges

Villard de Lans. W. Enfance. 5 à 7 ans. “Mais on se souvient de rien!”

Rebondissement

L’ombre de l’archet qui bouge sur le store brun fourrure d’ours alpin

Le bouton iridescent sur la chemise à fleur de ma voisine de devant.

Les rayures et les fleurs. Mari et femme.

L’odeur légère puis alourdie des êtres qui respirent et transpirent.

2 mappemondes. 1 allumée. L’autre éteinte.

Le noir par les 4 grandes fenêtres du fond de la scène.

2 projecteurs.

La goutte de sueur sur la joue du violoncelliste poursuit son chemin, lentement.

Le bonheur ineffable de la liste.

Le soupir du fils de la libraire.

Chapitre 5

L’homme qui ferme les yeux pour mieux faire résonner la voix.

Les cœurs : ils ouvrent la chaise sur ceux qui y siéent.

Le tissu tendu de la chemise noire.

Les touches de la machine à écrire

L’écho.

Jean Sébastien Bach, une vache.

Le sourire du fils de la libraire.

Les cheveux blancs auréolant un crâne bronzé où se reflète la lumière blanche du luminaire au plafond fait de poutres de bois.

Flûte. Il faut peigner la girafe.

Le mouvement perdure et reste actif

Les boucles de l’acteur

Inhabitable !

La lumière s’éteint. Le violoncelle s’éteint. La voix déteint.

Des mains qui claquent. Le réflexe du spectateur. Qu’est-ce qui fait qu’une baisse progressive d’ondes lumineuses déclenche cette frénésie des membres supérieurs terminaux chez l’être humain ?

« Il n’était pas tuberculeux du tout ! »

L’air frais pénètre par la porte entrouverte. 11°C.

Elle connaît tout sur Pérec et elle aime Kafka, comme lui.

Un amoureux de Pérec. Une ennemie de Georges.

Querelle de ménage

Les regards se tournent vers le son du bouchon parti tel un boulet de canon.

Philipp Glass.

Des verres en plastiques blanc à moitié plein de cidres. A moitié vides.

S’il y avait eu le GPS.

Elle connaît Cortazar aussi. Ah, Cortazar !

Il déplace, il coupe, il rétrécit. Il lit. Le texte en devant. Le regard en dedans.

Faire parler les petites cuillères

« Cette brume insensée où s’agitent des ombres »

Silence. Murmures.

“J’imagine”, dit-elle.

Rejoindre l’espace fort-clos de mon lit

Espace du rêve. Rêve d’espace. Espèces d’espaces

Et’cétéra.

PS : Pour meugler : prenez un violoncelle. Installez votre archet sur la corde du do. Placez vos doigts en un ré bémol et faîtes le glisser jusqu’au fa dièse. Vous obtiendrez un meuglement de vache légèrement énervée.

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Mer intime

Égée rit!

Ridules à la surface de ses eaux,

Odeur de ses larmes blanches, la rouille, au sol

Soleil noyé rouge
sang, sacrifié

à cette muse

à cette mer

Egérie

Egée rit et

s’en contrefout du monde.

Elle rit et les vibrations de son éclat transpercent les êtres.

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Cosmique breakfast

“-Je prendrais un croissant de lune et une voie lactée s’il-vous-plaît.

-Bien monsieur, cela vous fait donc 10€.

-Ciel!Quel prix astronomique!”

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J’aime le milieu de la nuit.

 

Nuit noire

Vibrations

Bones

Horizons

Les papillons de nuit qui meurent derrière le reflet. La roche, eerie, et la pierre que l’on respire quand il a plu. Les gouttes, lentement, sur la tôle. La respiration des êtres qui ne sont plus tout à fait là.

Soupirs.

Soupirs entre les herbes

Soupirs entre les draps

Nuit blanche

 

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Berlin

Après des mois d’absence pour cause de perte passwordienne, me revoili! Et en compagnie d’un invité de choix: Berlin, capitale de nos voisins allemands. Souvenirs et sur-impressions…

Fin de cette dizaine de jours dans la capitale des Germains. Rentrer en France pour un 14 juillet devient une habitude chez moi : après l’Australie, l’Allemagne. Et dans les cas, c’est bien plus mon porte-monnaie qu’un élan patriotique qui me pousse dans l’avion. « Money is the anthem » as songs Lana.

Encore une fois plus que convaincue que la France a beau avoir une des meilleures cultures culinaires et des paysages carrément magnifiques, l’apparat ne fait pas la sauce.

Il se peut que cela soit aussi les conditions du voyage : l’exil bref, la distance, l’excitation et l’appréhension du départ…Mais comment expliquer qu’à chaque fois, le retour est douloureux et qu’il n’y a aucun longing pour la terre quittée ? Ce sentiment défie toute Odyssée.

Je me comprend enfin réellement lorsque mon cerveau (et mon corps of course) quelque peu désinhibés, cherchent soit une porte (ou dans la plupart des cas, une fenêtre) de sortie, soit se met à fuir – avant de rentrer ou revenir docilement mais avec toute la lourdeur d’un corps enfermé, contraint par une puissance invisible.

Première impression de Berlin : hugeness et rectangularity. Les contours arêtent l’œil, l’accrochent et le jettent dans l’espace vide créé entre les formes géométriques. Aucune monotonie cependant : toutes les formes sont présentes dans cette ville disparate d’histoires et de cultures où le punk et l’immigré en quête de bouteilles abandonnés as a living côtoient des artistes internationaux ou une faune tout aussi étrange que posh rencontrée à des évènements tels que la fashion week. Du rococo à Le corbusier, du déconstruit à l’ordre parfait…toutes matières et toutes couleurs également. La perspective est large, l’horizon est lointain, mais l’œil ne se perd pas : il se retient aux couleurs, aux accrocs d’un mur, à la vue d’une église de brique rouge qui soudain se dresse entre deux rectangles de béton gris.

Deuxième impression : une ville qui n’a pas besoin du mythe du phénix pour évoluer. Pas de destruction à Berlin : les batiments restent, ils forment l’histoire unique du lieu. C’est leur contenu qui se renouvelle : on garde la structure, on vide le squelette et on injecte le tout de nouvelles matières.

Troisième impression : pas de jugement (ou moindre).Liberté d’apparence et de mode de vie.Liberté. Pas d’excès de contraintes et d’interdits, un self-contrôle qui semble naturel.

“Cities are simple things. They are conglomerations of people. Cities are complex things. They are the geographical and emotional distillations of whole nations. What makes a place a city has little to do with its size. It has to do with the speed at which its citizen walk, the cut of their clothes, the sound of their shouts. But most of all, cities are the meeting place for stories.”

Robert McLiam Wilson- Eureka Street

“Tous le monde parle anglais en Allemagne”. Première idée reçue. Il suffit de se balader sur un marché pour constater que la plupart des gens, en Allemagne, parlent allemand. Etrange, étrange n’est-ce pas! Ecouter les conversations des autres est quelque chose qui m’a cruellement manqué, quelque chose que je fais naturellement en France et qui ne m’avait jamais sauté aux yeux.

NB- ils ne parlent pas non plus ou très peu le français! Vu sur une porte de toilettes du Neue Palais à Charlottenburg: “Si vous êtes satisfaits de nos services, nous nous très réjouissons d’une contribution de 30 cents”. Je me suis très réjouie de leur donner ces 30 centimes évidemment!

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Tout bouge autour de nous : vivre dans l’œil du Cyclone ou saisir le mouvement de la vague ?

” On pense qu’il s’agit de donner une série de chiffres : on donne des abstractions quand, au contraire, il faudrait être capable de construire des histoires.” Wu Ming

Parole multiple, urgence d’expression, new beats et besoin de couleurs, depuis 4 jours maintenant le Printemps du Livre s’est installé dans la cuvette des Alpes où marinent cette fois non pas gaz d’échappement et autres vapeurs entêtantes mais mots et paroles d’auteurs et lecteurs ballotés par le vent plutôt violent qui agite les arbres et les jupes fraîchement en feuilles et en fleurs de ce week-end ensoleillé.

La littérature y présente une forme ouverte (musique, art visuel, théâtre, cinéma, danse sont de la partie) s’adressant à toutes générations (une belle programmation jeunesse), en prise avec le réel (politique et écologie y sont deux invités d’honneur), en prise avec le monde : au gré des rues du quartier de Notre-Dame accueillant l’évènement, le public pourra apercevoir quelques auteurs français certes, mais rencontrer également des auteurs de langue italienne, espagnole et anglaise en version originale et traduction.

Emprunté au titre d’un roman de Dany Laferrière – Tout bouge autour de moi, un roman né du désastre causé par le séisme du 12 janvier 2010 à Haïti – le Printemps du Livre 2012 a heureusement provoqué un peu moins de ravages, bien que le vent sembla vouloir être d’harmonie avec la sentence…Tout bouge autour de nous mais il s’agit de ne pas se laisser étourdir voire même ensevelir tel les cercueils que porte Antoine croque-mort dans Poids Léger, adaptation filmique d’un roman d’Olivier Adam. Prendre le temps de se promener sur « une écriture qui s’écarte de son chemin et ne cherche pas d’objectif » (Eric Bass), prendre le temps de surprendre un étrange dessin au détour d’une ruelle, prendre le temps de se suspendre pour s’exiler au cœur d’autres mots : « plein d’aplomb et d’allégresse, je marche » (Robert McLiam Wilson traduit par Brice Matthieussent) accompagnés parfois with some bits of beats (Sur la route de Jack Kerouac- Lecture de Jacques Bonnafé avec la musique de Théo Hakola).

Si la littérature comme voyage est certes depuis longtemps un topos – un “transport en commun” comme dirait surement un auteur connu dont le nom m’échappe – ce dernier a prouvé qu’il savait se défaire de son caractère parfois figé d’exotisme et d’aventures: de la promenade à l’exil, le voyage traverse de nouveaux termes. Nos crises contemporaines , de la diaspora au désastre environnemental –  de crise écologique en crise politique, secouent ce mot qui même s’il ne se départ pas de sa part de plaisir – son petit côté “guide de voyage” (Eric Bass) mettant en scène “du spectaculaire” (Hubert Mingarelli) – n’oublie pas qu’il nous parle du monde, de nous: de tout ce qui bouge, nous destabilise, et que nous ne parvenons  à saisir.

Les livres et autres oeuvres présentées (notamment l’art urbain représenté par Nikodem, Reveur et Jérome Mesnager) nous ont en effet fait parler de notre société: du déni historique à la violence comportementale envers les femmes à Paris (voire en France), de l’analyse des systèmes politiques cherchant le contrôle au-delà de la sécurité aux revendications pour un paysage en danger de mort…

Plaisir de lire, plaisir de savourer ces mots sous la langue, plaisir des sons et des couleurs n’avait pas pour autant déserté la place. Entre les “mises en scènes” sensuelles (utilisant tous les sens) d’Hubert Mingarelli, à la verve de Robert McLiam Wilson se délectant de sa “casserole de langages” personnelle, les auteurs n’avaient pas oublié que ce que les lecteurs ont besoin aujourd’hui c’est qu’on “leur raconte des histoires”…

Voici un aperçu plus détaillé au travers de certaines des manifestations proposées:

Eric Bass et Hubert Mingarelli: deux écrivains très nature

Tous deux considérant dans leurs écrits le paysage au même titre qu’un personnage, les écrivains ont évoqué l’importance pour l’auteur de s’effacer derrière ces derniers, l’auteur ne s’adressant pas au lecteur tel que dans la non-fiction mais bien aux personnages. “C’est le lecteur qui écrit le livre” a annoncé Hubert Mingarelli, ce qui s’est révélé plutôt juste par la suite, au vu des questions de l’intervenant – Thierry Guichard – qui déroulaient la plupart du temps les structures inconscientes de l’auteur présentes dans son écriture à son insu.

D’emblée des questions de genres se sont posées devant la “double casquette” de l’écrivain Eric Bass, écrivant à la fois des essais aux revendications écologiques et des romans dans lesquels ces mêmes préoccupations se retrouvent. Leur distinction des genres de la fiction et de la non-fiction a pris par ailleurs une curieuse couleur capitaliste: la fiction offrant au lecteur quelque chose, alors que la non-fiction effectue une demande à son public. Comme quoi parler de littérature revient toujours à évoquer notre société, même malgré elle!

Le souvenir du Romantisme et de la petitesse de l’Homme face à une Nature Sublime – belle et terrible à la fois – s’est infiltré au fil de l’échange dans les mots des deux auteurs au travers de l’évocation des peintures de Friedrich : assisterait-on à un nouveau Romantisme aujourd’hui face à l’accélération des catastrophes naturelles replaçant l’être humain au statut de simple élément d’un écosystème menacé?

Du Sublime au spectaculaire, les deux écrivains ont enfin manifesté l’importance d’une certaine sensualité de l’écriture n’utilisant pas que la vue pour faire apparaître des scènes aux yeux du lecteur-spectateur. C’est ainsi qu’Hubert Mingarelli a expliqué ce silence ressenti dans leurs oeuvres, l’important étant d’aller à “l’essentiel”, de choisir la formulation “la plus simple”, une formulation qui ne passe pas forcément par le dialogue et la parole.

“Faire passer des images vers l’extérieur. Transmettre des images. […] Plutôt de fortes images que du verbe inutile.” A. Volodine

Cet art qui bouge la rue: Jérôme Mesnager, Nikodem et Reveur

La peinture remplace ici clairement les dialogues. Mais les mots et en tous les cas le support livre semblait être un médium nécessaire dans la compréhension des oeuvres des trois artistes (à moins que cela ne soit qu’une stratégie marketing…): permettant une mémoire des oeuvres et l’explication de leurs démarches, le livre serait un complément aux oeuvres qu’ils peignent-graffent dans la rue. Y perd-on l’essence du “street art”?

Le “street art” s’est révélé être une catégorie bien vaste comprenant autant des commandes d’état de peintures murales au graphe fait à la va-vite en face de votre immeuble. Certes l’art du graffitti est de plus en plus reconnu, mais il subsiste cependant une différence entre le grapheur qui est dans “l’urgence de l’expression” (Reveur) et va s’exprimer sur un espace normalement interdit et l’artiste dont la toile possédant les mêmes graffitis sera vendu des millions aux enchères: tension entre marché de l’art et recherche de reconnaissance donc. L’aspect transgressif est-il au coeur de l’art urbain? Que perd-on, que gagne-t-on s’il disparaît?

Si ce mouvement est international, il semble qu’il ait plus ou moins de légitimité dans certains pays plutôt que d’autres: Sydney et Melbourne par exemple donnent à voir une extrême liberté (même si le graphe semble toujours “interdit”) par rapport à cette pratique qui n’est pas qu’art visuel mais aussi musique, performance, etc. En regard, la France reste plutôt autoritaire même si on peut constater la présence d’un musée du graffiti dans Paris…D’après les artistes ce plus ou ce moins de liberté est un excellent moyen de mesurer le degré de liberté des individus au sein d’une société…

La littérature sur la ligne de front: Patrick Deville, Robert Mc Liam Wilson, Théo Hakola et Jordi Soler

Belle brochette d’écrivains pour un sujet pas facile auquel je n’ai pu assister de manière assidue malheureusement. On retiendra la distinction de Deville entre des romans “réels” et des romans de “fiction”: le roman ne serait donc pas cantonné à un univers de fiction? Cette réflection a t-elle en elle-même une pertinence? Si McLiam Wilson proclame le romancier comme “un menteur professionnel”, l’association de la fiction ou du roman au mensonge n’est pas partagée par tout un chacun (Jean-Marie Schaeffer dans Qu’est-ce que la fiction l’apparente certes à une construction “fausse” mais dont la fausseté serait exposée au lecteur produisant la distance nécessaire pour que le mensonge ait valeurs positives). Cette question de savoir si la littérature dit vrai ou faux n’est peut-être (surement) d’ailleurs pas la bonne question…

On retiendra encore le lien intime d’êtres isolés à l’Histoire et la nécessité d’exprimer la violence du passé pour espérer entrevoir un futur.

Et le subversif McLiamWilson (encore lui, mais c’est qu’il se fait remarquer ce bougre!) prônant la bagarre comme acte joussif. Une des raisons selon lui pour lesquelles certaines guerres ont encore lieu. Subversif mais un peu facile tout de même… Quoi que si l’on en croit Homère: “Ce qu’il faut, ce n’est pas entasser des mots, c’est se battre” (Iliade, XVI, 600-637). Oui enfin Homère malgré son atemporalité, c’est un peu dépassé n’est-ce-pas…

Et enfin la réponse fort bienvenue de Théo Hakola en réaction à une intervenante qui a justement fait remarquer l’absence de femmes sur le sujet de la violence. L’écrivain a en effet pointé le fait qu’il soit inconcevable que dans une République telle que la nôtre que les femmes ne puissent se vêtir et aller où celles-ci le souhaitent de manière libre (constat fait à Paris). Je confirme le constat et l’étend à d’autres villes.

Sur la Route-Jack Kerouac: Lecture de Jacques Bonnafé accompagné de la musique de Théo Hakola

A l’heure où notre Terre mère devait effacer ces ombres électriques, le théâtre de Ste-Marie-d’en Bas en voyait de toutes les couleurs. Littéralement. Le poète même n’en voyait plus son texte. Qu’il habitait anyway, accompagné des beats de Théo Hakola à la guitare et au piano. Et surtout au chant : une voix chaude et profonde qui vous enveloppe le cœur et le cerveau.

Poids Léger, adaptation d’un roman d’Olivier Adam par Jean-Pierre Améris

La mort, une fois de plus la reine de la soirée.

Bien que le scénario demeure quelque peu classique (happy end, etc), il se dégage beaucoup de naturel, spontanéité, tendresse de ce film. J’ai particulièrement aimé comment le présent du personnage principal Antoine est parasité par ses souvenirs d’enfance, images chaudes et tourbillonantes.

Tout bouge mais des paroles  qui restent lorsque les auteurs s’envolent :

« H.Mingarelli- Il paraît que tout est politique…

réponse spontanée de T.Guichard: Sauf la poésie!»

La poésie peut-elle être politique ? La poésie engagée est-elle encore poésie ? Que dire de la poésie épique si l’épique se définit comme outil de la pensée politique ? Tout travail de langage et de reformulation ou représentation – processus éminemment poétique – n’est-il pas également politique  en tant qu’agencement collectif du réel?

 

 

“Si on utilise le subjonctif en anglais, on est un peu la Reine d’Angleterre!” Robert Mc Liam Wilson

 

 

“-Excusez-moi, est-ce que vous savez si ce livre est disponible en version originale?

-Ah mais c’est la version originale voyons!

– Ah bon, celui-ci a donc été écrit en français?!

-Oh mais non il est traduit, c’est la version originale en traduction!

– Interesting…

(Comique échange devant un stand sous le chapiteau installé au jardin de ville)

 

 

“J’aime bien le mistral, attraper les dames qui s’envolent.” Robert Mc Liam Wilson

 

 

Deux livres (parmi tant d’autres) que les manifestations disparates auxquelles j’ai assisté m’ont données envie de lire:

Je suis une aventure de Stefano Benni

Eureka Street de Robert Mc Liam Wilson

à suivre…

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