Tout bouge autour de nous : vivre dans l’œil du Cyclone ou saisir le mouvement de la vague ?

” On pense qu’il s’agit de donner une série de chiffres : on donne des abstractions quand, au contraire, il faudrait être capable de construire des histoires.” Wu Ming

Parole multiple, urgence d’expression, new beats et besoin de couleurs, depuis 4 jours maintenant le Printemps du Livre s’est installé dans la cuvette des Alpes où marinent cette fois non pas gaz d’échappement et autres vapeurs entêtantes mais mots et paroles d’auteurs et lecteurs ballotés par le vent plutôt violent qui agite les arbres et les jupes fraîchement en feuilles et en fleurs de ce week-end ensoleillé.

La littérature y présente une forme ouverte (musique, art visuel, théâtre, cinéma, danse sont de la partie) s’adressant à toutes générations (une belle programmation jeunesse), en prise avec le réel (politique et écologie y sont deux invités d’honneur), en prise avec le monde : au gré des rues du quartier de Notre-Dame accueillant l’évènement, le public pourra apercevoir quelques auteurs français certes, mais rencontrer également des auteurs de langue italienne, espagnole et anglaise en version originale et traduction.

Emprunté au titre d’un roman de Dany Laferrière – Tout bouge autour de moi, un roman né du désastre causé par le séisme du 12 janvier 2010 à Haïti – le Printemps du Livre 2012 a heureusement provoqué un peu moins de ravages, bien que le vent sembla vouloir être d’harmonie avec la sentence…Tout bouge autour de nous mais il s’agit de ne pas se laisser étourdir voire même ensevelir tel les cercueils que porte Antoine croque-mort dans Poids Léger, adaptation filmique d’un roman d’Olivier Adam. Prendre le temps de se promener sur « une écriture qui s’écarte de son chemin et ne cherche pas d’objectif » (Eric Bass), prendre le temps de surprendre un étrange dessin au détour d’une ruelle, prendre le temps de se suspendre pour s’exiler au cœur d’autres mots : « plein d’aplomb et d’allégresse, je marche » (Robert McLiam Wilson traduit par Brice Matthieussent) accompagnés parfois with some bits of beats (Sur la route de Jack Kerouac- Lecture de Jacques Bonnafé avec la musique de Théo Hakola).

Si la littérature comme voyage est certes depuis longtemps un topos – un “transport en commun” comme dirait surement un auteur connu dont le nom m’échappe – ce dernier a prouvé qu’il savait se défaire de son caractère parfois figé d’exotisme et d’aventures: de la promenade à l’exil, le voyage traverse de nouveaux termes. Nos crises contemporaines , de la diaspora au désastre environnemental –  de crise écologique en crise politique, secouent ce mot qui même s’il ne se départ pas de sa part de plaisir – son petit côté “guide de voyage” (Eric Bass) mettant en scène “du spectaculaire” (Hubert Mingarelli) – n’oublie pas qu’il nous parle du monde, de nous: de tout ce qui bouge, nous destabilise, et que nous ne parvenons  à saisir.

Les livres et autres oeuvres présentées (notamment l’art urbain représenté par Nikodem, Reveur et Jérome Mesnager) nous ont en effet fait parler de notre société: du déni historique à la violence comportementale envers les femmes à Paris (voire en France), de l’analyse des systèmes politiques cherchant le contrôle au-delà de la sécurité aux revendications pour un paysage en danger de mort…

Plaisir de lire, plaisir de savourer ces mots sous la langue, plaisir des sons et des couleurs n’avait pas pour autant déserté la place. Entre les “mises en scènes” sensuelles (utilisant tous les sens) d’Hubert Mingarelli, à la verve de Robert McLiam Wilson se délectant de sa “casserole de langages” personnelle, les auteurs n’avaient pas oublié que ce que les lecteurs ont besoin aujourd’hui c’est qu’on “leur raconte des histoires”…

Voici un aperçu plus détaillé au travers de certaines des manifestations proposées:

Eric Bass et Hubert Mingarelli: deux écrivains très nature

Tous deux considérant dans leurs écrits le paysage au même titre qu’un personnage, les écrivains ont évoqué l’importance pour l’auteur de s’effacer derrière ces derniers, l’auteur ne s’adressant pas au lecteur tel que dans la non-fiction mais bien aux personnages. “C’est le lecteur qui écrit le livre” a annoncé Hubert Mingarelli, ce qui s’est révélé plutôt juste par la suite, au vu des questions de l’intervenant – Thierry Guichard – qui déroulaient la plupart du temps les structures inconscientes de l’auteur présentes dans son écriture à son insu.

D’emblée des questions de genres se sont posées devant la “double casquette” de l’écrivain Eric Bass, écrivant à la fois des essais aux revendications écologiques et des romans dans lesquels ces mêmes préoccupations se retrouvent. Leur distinction des genres de la fiction et de la non-fiction a pris par ailleurs une curieuse couleur capitaliste: la fiction offrant au lecteur quelque chose, alors que la non-fiction effectue une demande à son public. Comme quoi parler de littérature revient toujours à évoquer notre société, même malgré elle!

Le souvenir du Romantisme et de la petitesse de l’Homme face à une Nature Sublime – belle et terrible à la fois – s’est infiltré au fil de l’échange dans les mots des deux auteurs au travers de l’évocation des peintures de Friedrich : assisterait-on à un nouveau Romantisme aujourd’hui face à l’accélération des catastrophes naturelles replaçant l’être humain au statut de simple élément d’un écosystème menacé?

Du Sublime au spectaculaire, les deux écrivains ont enfin manifesté l’importance d’une certaine sensualité de l’écriture n’utilisant pas que la vue pour faire apparaître des scènes aux yeux du lecteur-spectateur. C’est ainsi qu’Hubert Mingarelli a expliqué ce silence ressenti dans leurs oeuvres, l’important étant d’aller à “l’essentiel”, de choisir la formulation “la plus simple”, une formulation qui ne passe pas forcément par le dialogue et la parole.

“Faire passer des images vers l’extérieur. Transmettre des images. […] Plutôt de fortes images que du verbe inutile.” A. Volodine

Cet art qui bouge la rue: Jérôme Mesnager, Nikodem et Reveur

La peinture remplace ici clairement les dialogues. Mais les mots et en tous les cas le support livre semblait être un médium nécessaire dans la compréhension des oeuvres des trois artistes (à moins que cela ne soit qu’une stratégie marketing…): permettant une mémoire des oeuvres et l’explication de leurs démarches, le livre serait un complément aux oeuvres qu’ils peignent-graffent dans la rue. Y perd-on l’essence du “street art”?

Le “street art” s’est révélé être une catégorie bien vaste comprenant autant des commandes d’état de peintures murales au graphe fait à la va-vite en face de votre immeuble. Certes l’art du graffitti est de plus en plus reconnu, mais il subsiste cependant une différence entre le grapheur qui est dans “l’urgence de l’expression” (Reveur) et va s’exprimer sur un espace normalement interdit et l’artiste dont la toile possédant les mêmes graffitis sera vendu des millions aux enchères: tension entre marché de l’art et recherche de reconnaissance donc. L’aspect transgressif est-il au coeur de l’art urbain? Que perd-on, que gagne-t-on s’il disparaît?

Si ce mouvement est international, il semble qu’il ait plus ou moins de légitimité dans certains pays plutôt que d’autres: Sydney et Melbourne par exemple donnent à voir une extrême liberté (même si le graphe semble toujours “interdit”) par rapport à cette pratique qui n’est pas qu’art visuel mais aussi musique, performance, etc. En regard, la France reste plutôt autoritaire même si on peut constater la présence d’un musée du graffiti dans Paris…D’après les artistes ce plus ou ce moins de liberté est un excellent moyen de mesurer le degré de liberté des individus au sein d’une société…

La littérature sur la ligne de front: Patrick Deville, Robert Mc Liam Wilson, Théo Hakola et Jordi Soler

Belle brochette d’écrivains pour un sujet pas facile auquel je n’ai pu assister de manière assidue malheureusement. On retiendra la distinction de Deville entre des romans “réels” et des romans de “fiction”: le roman ne serait donc pas cantonné à un univers de fiction? Cette réflection a t-elle en elle-même une pertinence? Si McLiam Wilson proclame le romancier comme “un menteur professionnel”, l’association de la fiction ou du roman au mensonge n’est pas partagée par tout un chacun (Jean-Marie Schaeffer dans Qu’est-ce que la fiction l’apparente certes à une construction “fausse” mais dont la fausseté serait exposée au lecteur produisant la distance nécessaire pour que le mensonge ait valeurs positives). Cette question de savoir si la littérature dit vrai ou faux n’est peut-être (surement) d’ailleurs pas la bonne question…

On retiendra encore le lien intime d’êtres isolés à l’Histoire et la nécessité d’exprimer la violence du passé pour espérer entrevoir un futur.

Et le subversif McLiamWilson (encore lui, mais c’est qu’il se fait remarquer ce bougre!) prônant la bagarre comme acte joussif. Une des raisons selon lui pour lesquelles certaines guerres ont encore lieu. Subversif mais un peu facile tout de même… Quoi que si l’on en croit Homère: “Ce qu’il faut, ce n’est pas entasser des mots, c’est se battre” (Iliade, XVI, 600-637). Oui enfin Homère malgré son atemporalité, c’est un peu dépassé n’est-ce-pas…

Et enfin la réponse fort bienvenue de Théo Hakola en réaction à une intervenante qui a justement fait remarquer l’absence de femmes sur le sujet de la violence. L’écrivain a en effet pointé le fait qu’il soit inconcevable que dans une République telle que la nôtre que les femmes ne puissent se vêtir et aller où celles-ci le souhaitent de manière libre (constat fait à Paris). Je confirme le constat et l’étend à d’autres villes.

Sur la Route-Jack Kerouac: Lecture de Jacques Bonnafé accompagné de la musique de Théo Hakola

A l’heure où notre Terre mère devait effacer ces ombres électriques, le théâtre de Ste-Marie-d’en Bas en voyait de toutes les couleurs. Littéralement. Le poète même n’en voyait plus son texte. Qu’il habitait anyway, accompagné des beats de Théo Hakola à la guitare et au piano. Et surtout au chant : une voix chaude et profonde qui vous enveloppe le cœur et le cerveau.

Poids Léger, adaptation d’un roman d’Olivier Adam par Jean-Pierre Améris

La mort, une fois de plus la reine de la soirée.

Bien que le scénario demeure quelque peu classique (happy end, etc), il se dégage beaucoup de naturel, spontanéité, tendresse de ce film. J’ai particulièrement aimé comment le présent du personnage principal Antoine est parasité par ses souvenirs d’enfance, images chaudes et tourbillonantes.

Tout bouge mais des paroles  qui restent lorsque les auteurs s’envolent :

« H.Mingarelli- Il paraît que tout est politique…

réponse spontanée de T.Guichard: Sauf la poésie!»

La poésie peut-elle être politique ? La poésie engagée est-elle encore poésie ? Que dire de la poésie épique si l’épique se définit comme outil de la pensée politique ? Tout travail de langage et de reformulation ou représentation – processus éminemment poétique – n’est-il pas également politique  en tant qu’agencement collectif du réel?

 

 

“Si on utilise le subjonctif en anglais, on est un peu la Reine d’Angleterre!” Robert Mc Liam Wilson

 

 

“-Excusez-moi, est-ce que vous savez si ce livre est disponible en version originale?

-Ah mais c’est la version originale voyons!

– Ah bon, celui-ci a donc été écrit en français?!

-Oh mais non il est traduit, c’est la version originale en traduction!

– Interesting…

(Comique échange devant un stand sous le chapiteau installé au jardin de ville)

 

 

“J’aime bien le mistral, attraper les dames qui s’envolent.” Robert Mc Liam Wilson

 

 

Deux livres (parmi tant d’autres) que les manifestations disparates auxquelles j’ai assisté m’ont données envie de lire:

Je suis une aventure de Stefano Benni

Eureka Street de Robert Mc Liam Wilson

à suivre…

About myrrhabelle

"Arrose tes plantes Le reste Est l'ombre d'arbres etrangers." F.Pessoa
This entry was posted in Dans l'ère du temps. Bookmark the permalink.

2 Responses to Tout bouge autour de nous : vivre dans l’œil du Cyclone ou saisir le mouvement de la vague ?

  1. alainlecomte says:

    Bonjour, je découvre votre blog et je suis heureux d’y trouver un écho de cette belle manifestation grenobloise. J’y reviendrai…. sur mon propre blog! à bientôt donc.

    • myrrhabelle says:

      Bonjour!
      Ca m’intéresserait beaucoup d’avoir d’autres regards sur ce festival.
      J’ai remarqué par ailleurs que vous étiez allé voir l’expo sur le “Sauvage” à Paris que j’ai également vue 🙂
      à bientôt!

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s